Le Royaume – Emmanuel Carrère

Alors voilà, on y est mes lapins : Emmanuel Carrère m’a laissé profondément perplexe et dubitative avec son dernier roman, Le Royaume. 

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J’ai une profonde affection pour les romans d’Emmanuel Carrère, mais tout particulièrement pour son style. J’aime sa façon d’interpeller son lecteur, de nous faire prendre part à ses méditations avec son ironie et sa manière décomplexée de parler de lui et de sa vie au fil de ses oeuvres. Jusqu’ici, j’ai toujours adhéré à ses réflexions, que se soit dans L’Adversaire qui retrace l’histoire du meurtrier Jean-Claude Romand ou dans Limonov autour de la figure énigmatique d’Edouard Limonov.

Le Royaume, quant à lui, est consacré à la naissance du christianisme autour de deux figures connus, 30 ans ap. J-C. : Paul, juif grec converti sur le tard qui consacra sa vie à apporter la bonne parole à travers l’Orient, et Luc, médecin macédonien, plus connu pour avoir écrit un des évangiles. Comment se sont écrit les évangiles, comment se sont formé les premières églises chrétiennes, quelle était la situation après la mise à mort de Jésus ? Autant de questions qu’Emmanuel Carrère va tenter de répondre ou tout du moins d’y apporter ses propres réponses.

S’il s’intéresse particulièrement au christianisme, lui l’homme ironique, c’est qu’il a lui-même vécu ce qu’il appelle une « crise mystique ». Racontant, dans un prologue et dans la première partie du roman, cette « crise » qui le transforma en un dévot forcené pendant 3 ans, Carrère justifie la démarche de son oeuvre avec humour et sincérité, parsemé néanmoins d’une certaine gêne. J’ai particulièrement aimé cette partie car elle a fait renaître en moi des souvenirs d’enfance que j’avais oubliés. Merci Manu pour cette réminiscence.

Crise(s) mysthique(s)

ATTENTION Séquence « Je parle de ma vie ». Venant d’un milieu où la religion catholique est une affaire de tradition et de convenance, j’ai eu moi aussi ma part de folie furieuse à un âge où on peut te faire croire qu’une souris te donne des sous quand tu perds une dent (le mec qui a inventé cette histoire est un génie). J’ai donc eu deux petites crises mystiques. L’une à l’âge de 8 ans, persuadée d’avoir vu la Vierge Marie dans ma chambre. J’avais de la fièvre ce jour-là et j’ai pris la petite statuette blanche dans ma chambre pour une apparition divine (j’étais également persuadée d’avoir entendu le traîneau du Père Noël se poser sur le toit de notre maison…). La deuxième quand j’avais 11-12 ans lors d’une retraite dans une abbaye pour la préparation de la profession de foi, avec ma classe. On avait passé deux jours à marcher dans la campagne à chanter et s’émerveiller des trésors de la nature. C’est pourquoi, les fleurs, les champs et l’environnement sain et paisible, bien loin de mon triste quotidien, m’ont presque convaincue qu’une vie dans les ordres pouvait être envisageable. Je me voyais très bien me balader au bord de la rivière façon « Mélodie du bonheur », un livre sous le bras (faute d’être musicienne) aller cueillir des fleurs sauvages. Heureusement qu’à cette époque, les premiers émois avec un de mes petits camarades m’ont vite décidée de changer de projet. Le petit Jésus est bien sympa, mais les garçons en chair et en os qui peuvent t’emmener au ciné, c’est quand même mieux.

C’est dire si la première partie du Royaume me parlait, me faisait sentir en phase avec mon auteur préféré, toussa, toussa…

Roman ? Autobiographie ? Biographie ? Thèse ?

Dans Le Royaume, j’ai retrouvé avec un immense plaisir le style de Carrère. L’écriture est toujours aussi ludique, très agréable à lire et les nombreuses digressions de l’auteur sur sa vie, sur l’histoire contemporaine à celle de Paul et Luc sont passionnantes. Et pourtant je n’ai pas réussi à cerner ce vers quoi il nous emmenait. Comme dans ses dernières oeuvres, Emmanuel Carrère brouille les frontières entre l’autobiographie et le roman, l’essai et le fictionnel. Et c’est encore plus prégnant dans Le Royaume si bien qu’il lui faut nous rappeler de temps en temps où on en est.

Au milieu du bouquin, il nous informe (enfin) : « J’essaie dans ce livre de raconter comment a pu s’écrire un Évangile. » Jusqu’ici, j’avoue que j’avais la tête dans le mazout, je ne comprenais pas bien ce que j’étais en train de lire. Avec le recul, j’ai l’impression d’avoir eu à faire non pas à un roman mais à son brouillon : le brouillon du romancier ou de l’essayiste, voire même celui d’un détective, rendant compte des notes prises au fil de ses recherches et de ses nombreuses réflexions dont va découler le plan de l’histoire romancée. Il n’y a donc pas de structure narrative clairement définie ; Emmanuel passe du coq à l’âne toutes les deux pages et même si c’est un peu sa marque de fabrique, ici l’histoire est bien trop abstraite (il part sur principalement que des hypothèses) et le livre trop volumineux pour que cela soit vraiment plaisant.

En bon moderne, je préfère l’esquisse au grand tableau […]. Tout de suite, je me donne un mal de chien pour faire entrer dans ce cadre majestueux des milliers de notes crayonnées au fil des jours, des lectures, de l’humeur.

N’aimant pas prendre des libertés mais plutôt s’approcher au plus près de la vérité et de l’Histoire, Carrère rencontre un os face au néant d’informations que nous avons pu garder du début du christianisme, et surtout des hommes tels que Paul et Luc. Et comme il est difficile de dresser un portrait concret et crédible de gens ayant existé il y a 2 000 ans, Carrère va faire ce qu’il a toujours fait dans ses romans ou presque, transposer sa propre personnalité, « esquisser » les réactions selon ce que lui aurait fait. Si cette façon de s’approprier ses personnages a très bien marché auparavant (Limonov par exemple), ça ne marche pas pour Le Royaume. Moi en tout cas, je n’ai pas accroché. 

Bien qu’il y ait des moments savoureux, des anecdotes historiques que j’ai lu avec avidité, j’ai difficilement terminé le livre, ayant par moment eu l’envie de l’abandonner vers les 100 dernières pages. J’en viens à la conclusion que Emmanuel Carrère n’a peut-être pas tout régler quant à sa crise mystique et que son dernier roman, cette ultime enquête sur les traces des premiers chrétiens et de sa propre Foi, en est la preuve vivante.

3 réflexions sur “Le Royaume – Emmanuel Carrère

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