"L'accordeur de pianos" de Pascal Mercier

Tout d’abord, j’ai connu ce livre par le biais du Prix Critiques Libres 2011 organisé par le site du même nom. J’avais entendu parlé de l’auteur suisse, Pascal Mercier, à travers les éloges de son roman Train de nuit pour Lisbonne (2007 chez Maren Sell Editeurs), qui paraît-il est fabuleux. C’était donc avec une bonne impression de départ que je commençai la lecture de L’accordeur de pianos.

Le célèbre ténor Antonio di Malfitano est abattu d’un coup de pistolet sur la scène de l’opéra de Berlin, au beau milieu d’une représentation de Tosca de Puccini. Les enfants de l’assassin, des jumeaux, Patrice et Patricia, regagnent le foyer familial afin de comprendre ce qui a pu pousser leur père, accordeur de pianos réputé et piètre compositeur, à commettre cet acte pathétique. En sondant les profondeurs du passé, ils vont découvrir la cause de son désespoir et de celui de toute la famille. Et si le crime avait finalement été orchestré par la musique ?

Roman complexe, il faut un certain temps d’adaptation pour se mettre dans le bain. En effet, l’œuvre est divisée en 7 « cahiers » où Patrice et Patricia, les jumeaux et enfants de Frédéric Delacroix l’accordeur de pianos, écrivent dans des cahiers ce qu’il s’est véritablement passé et comment ils ont découvert la vérité. Le récit commence ainsi :

Maintenant que tout est fini, nous allons écrire comment nous l’avons vécu. Nous irons seuls au-devant des souvenirs, sans être séduits par la présence de l’autre. Les récits devront être véridiques, quelle que soit la douleur ressentie à leur lecture. Nous nous le sommes promis. Ainsi seulement, as-tu dit, parviendrons-nous à briser la geôle de notre amour qui a commencé le jour où nous sommes nés ensemble, et a duré jusqu’aujourd’hui. Ainsi seulement pourrons-nous nous libérer l’un de l’autre.

Le frère et la sœur se parlent à travers leurs écrits comme une sorte de thérapie, une façon de renouer avec leur passé et leur présent. Peu à peu, ils soulèvent le voile  sur une famille singulière, parfois malsaine, qui tend à prendre des allures de tragédie grecque.  La fatalité s’abat sur chaque membre de cette famille, du grand-père aux petits enfants, les erreurs et les vices se répétant à chaque génération.

Au cours de ma lecture, j’ai parfois eu l’impression d’avoir affaire à un secrétaire dont les tiroirs secrets s’ouvraient les un après les autres dans un ordre aléatoire. Les jumeaux vont alterner le passé et le présent avec de nombreux retours en arrière et dévoiler petit à petit les différents mensonges, les silences, les secrets de chacun, tout ce qui n’a jamais été exprimé auparavant. L’auteur a vraiment eu le souci de nous montrer pourquoi Frédéric Delacroix a pu commettre un meurtre, lui, l’homme simple plongé dans ses opéras essuyant déception sur déception. Car la musique est un des enjeux importants de ce roman. Compositeur médiocre, le rêve de l’accordeur est de représenter l’un de ses opéras  sur scène et de connaître la gloire sous les applaudissements de la foule. Le pathétique qui se dégage de cette vaine entreprise et de ce personnage nous prend à la gorge. Par moment, j’avais une boule au ventre en lisant certains passages oppressants qui montraient ce rêve se désagréger petit à petit.

Ce roman fût aussi la rencontre avec un grand écrivain. Il m’est impossible de qualifier son style avec des mots, mais j’ai retrouvé quelques similitudes avec celui de Laurent Mauvignier (auteur de Dans la foule): une narration à la première personne, un style qui perd parfois son lecteur, on ne sait pas toujours qui parle. C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai autant aimé lire L’accordeur de pianos.

Parfois, nous marchions sans musique, main dans la main à travers les cimetières. C’est alors que j’ai commencé à lui parler de toi, la soeur perdue. De nos noms jumeaux, des vareuses de matelots et bonnets de ski indifférenciés que nous portions dans notre enfance, et des gobelets jaunes jumeaux. Je lui disais à quel point tu me manquais.

L’impact de l’écriture fût tellement forte à un moment donné, lorsqu’on apprend comment le meurtre s’est produit, que j’ai dû abandonner la lecture et regarder un film drôle pour me changer les idées.

Le seul bémol que je pourrais adresser au roman, c’est sa longueur, ou plutôt j’ai eu l’impression que certains passages ne semblaient pas à leur place. Je m’explique : lorsqu’on découvre le fin mot de l’histoire, le roman n’est pas fini, il y a de nouveau des retours en arrière provoquant le désintérêt du lecteur de part leur inutilité dans la place qu’ils occupent dans le roman. Je dois avouer que vers la fin, j’avais envie que ça se termine.

Mis à part ce point, j’ai eu une très forte impression sur ce livre qui m’a pris aux tripes, et qui m’a bouleversé (et je ne minimise pas le mot). Un roman vraiment fort et oppressant, une saga familiale tragique, une très belle écriture. Si vous avez l’occasion de le lire, n’hésitez pas !

9 réflexions sur “"L'accordeur de pianos" de Pascal Mercier

    1. Il était inconnu en France jusqu’à la publication de « Train de nuit pour Lisbonne ». D’ailleurs, avec le succès qu’il a fait, les éditions de Maren Sell (France) commencent à éditer ses anciens livres dont « L’accordeur de pianos ».
      C’est grâce au bouche à oreille que je l’ai connu, sinon je serais passé à côté et ça aurait été dommage !

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  1. On m’avait parlé de « Train de nuit pour Lisbonne » d’une manière alléchante…Et voilà que l’Accordeur de pianos me fait encore plus envie : je retiens donc ce titre ! Et m’inscris comme visiteuse régulière de ton blog, du même coup : c’est ce que l’on appelle un échange de bons procédés !

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    1. Cher M. Sautreuil,
      Malheureusement ce n’est pas ici que vous trouverez la réponse ! Je ne fais que lire des livres et écrire des critiques sur eux après la lecture. Je ne puis absolument pas répondre à votre question, et si vous avez lu mon billet sur « L’accordeur de pianos » vous verriez que je ne fais que parler du livre et non du métier d’accordeur en général. J’espère que vous aurez trouvé la réponse à votre question.

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  2. Bonjour CPM,
    J’ai également fais connaissance de ce nouvel auteur suisse l’an dernier avec « Train de nuit pour Lisbonne ». J’attendais avec impatience et curiosité son deuxième roman, passage difficile dans la vie d’un écrivain. C’est, de mon point de vue, une belle réussite. Profond et excellemment bien écrit, on ne ressort pas indemne de sa lecture. C’est tout ce que l’on demande d’un bon ouvrage !
    Je ne passerais plus devant un « Steinway » sans penser aux innombrables essences qui le composent…
    Dans la partie « nouveaux auteurs » (relativement nouveau…), Joseph BOYDEN n’est pas mal non plus. « Le chemin des âmes » est à lire en priorité.
    Félicitation pour votre blog et bon courage dans vos études.

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